Biblio Polis - Vol. 47 (2013) Nr. 1 (Serie nouă)  
ARHIVA  
TEORIE ŞI PRACTICĂ / ТЕОРИЯ И ПРАКТИКА / THEORY AND PRACTICE
Marie D. MARTEL
La bibliothèque tiers-lieu: de la sphère publique au living lab

Rezumat

Acest articol este o variantă rescrisă de autor pentru publicația La bibliothèque comme troisième lieu durable („Biblioteca ca spațiul al treilea durabil”), publicat în revista Argus, toamna 2011, vol. 40, nr. 2, disponibil pe internet: : cbpq.qc.ca/publicati0ns/argus/v0tume-4o-numero-2. Articolul abordează probleme legate de schimbarea rolului bibliotecilor în societate, prezintă biblioteca viitorului, unele reflecții ale autoarei referitor la conceptul biblioteca – al treilea spațiu, inscrierea acestui concept în perspectiva dezvoltării durabile. Conceptul al treilea spațiu a fost dezvoltat de sociologul Ray Oldenburg și a devenit celebru după utilizarea în strategia de marketing a cafenelelor mărcii Starbuck. Autorul face o incursiune în utilizarea acestui concept în biblioteconomia americană.

Cuvinte-cheie: bibliotecă, loc public, biblioteca – al treilea spaţiu, dezvoltare durabilă, living lab, biblioteca viitorului, comunicare, design participativ.

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La bibliothèque troisième lieu joue un role structurant dans le développement des nouvelles bibliothèques en Scandinavie, en Angleterre ainsi qu’au Québec, si on considère que de nombreux projets se réfèrent à ce modèle. Comment, après examen des objections, inscrire ce concept dans la perspective du développement durable?

Retour à la source

(...) La thèse des tiers-lieux,

déve­loppée par le sociologue Ray Oldenburg, est devenue célèbre pour avoir été utilisée dans la stra­tégie de marketing des cafés de la marque Starbuck. A la longue, on a fini par la confondre avec la recette Starbuck : faites un sondage, offrez le wifi et le café dans un lieu convi­vial et le tour est joué, disait-on. Une formule assez aisément expor­table dans des lieux comme les librairies, les bibliothèques, les hotels, et on ne s’en est pas privé.

Mais, au-delà des ingrédients de surface, ce modèle représente un véritable projet de société-culture-design que l’on a généreusement galvaudé et caricaturé depuis, faute d’en connaître les fondements. Pour mémoire, je reviens à la source, c’est-à-dire au texte de Ray Oldenburg lui-même et pas au slogan ramassé sur Google qui confond la thèse des tiers-lieux qu’on n’a guère lue avec le spécial « design de bibliothèques » d’un magazine de déco qu’on a préféré brandir pour critiquer ces systèmes sociaux.

Qu’est-ce qu’un tiers-lieu suivant le chapitre 2 de l’essai de Ray Oldenburg, «The Great Good Place: cafés, coffee, shops, bookstores, bars, hairs salons and other hangouts at the heart of the community1»? Les tiers-lieux partagent des caractéristiques communes et essentielles. Malgré les variations climatiques et sociales, malgré les différences dans les attitudes culturelles, affirme Oldenburg, ils présentent la qualité d’une place qui permet les rassemblements dans un cadre public informel, qui contribue à créer une communauté vivante, qui favorise une communion naturelle et un sentiment d’appartenance plus qu’une association de nature civique. Ils offrent un lieu favorable à la diversité ou les gens peuvent être eux-mêmes, acceptés pour ce qu’ils sont ou en phase avec ce à quoi ils aspirent.

Les conditions nécessaires qui caractérisent un tiers-lieu:

1. un terrain neutre;

2. une disposition à niveler les différences entre les gens;

3. la conversation en est la principale activité;

4. un contexte accessible et accommodant;

5. des usagers réguliers s’y rassemblent;

6. un profil bas;

7. l’atmosphère y est ludique;

8. un home-away-from-home, un second chez-soi.

Le tiers-lieu est «un environnement sympathique» qui prolonge la maison dans la sphère publique et possède les attributs suivants:

– il nous enracine en tant que centre physique ou pivot; autour duquel nous organisons nos allers et venues;

– il procure un sentiment d’appropriation ou d’apparte­nance;

– il favorise la re-génération sociale, le brassage d’idées;

– il donne le sentiment d’être libre;

– il suggère une certaine chaleur (warmth) dans les rap­ports entre les gens.

Dans la préface de la seconde édition, Oldenburg considère également la disposition des tiers-lieux à s’incarner dans des forums politiques, des forums intellectuels et des bureaux (offices)

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La bibliothèque tiers-lieu

Le concept de tiers-lieu a aussi fait son chemin dans la littéra­ture sur la bibliothéconomie américaine. Dans le texte de référence

classique de Kathleen de la Pena McCook, Introduction to Public Librarianship, le projet principal de l’auteure consiste à formaliser l’engagement de la bibliothèque publique aujourd’hui à l’aide d’une série de principes et d’axes straté­giques concernant les services.

Selon McCook, les quatre piliers du service en biblio­thèque sont: la sphère publique, l’héritage culturel, l’éduca­tion, l’information. Je vais m’attarder surtout sur le premier qui est en lien avec le concept de tiers-lieu.

La bibliothèque est une composante centrale de la sphère publique: c’est sa fonction la plus large en lien avec la société civile. Par ce biais, les bibliothécaires supportent les relations que la communauté entretient à l’égard du discours et de la réalité au quotidien.

Par sa contribution à la sphère publique, la bibliothèque publique participe à la création, la construction de la commu­nauté. Entre les murs de la bibliothèque, une pluralité de points de vue, d’alternatives, de possibilités, d’idées sont exposés sur un terrain neutre. Et dans cet environnement, les citoyens peuvent interagir librement à travers un dialogue authentique, confronter leurs prétentions à la vérité, organiser les principes qui les gouvernent et la manière dont ils veulent vivre ensemble.

Les services associés à la sphère publique sont désignés par les Commons. Les Commons répondent au besoin des citoyens de se rencontrer et d’interagir avec les autres, de par­ticiper au discours public. Les Commons prennent la forme de programmes communautaires et d’expositions qui permettent à une diversité d’idées et de points de vue de se croiser, de se confronter et de stimuler l’engagement civil en favorisant une culture ouverte. Il suppose des ressources appropriées, de même que des lieux de rencontre, des forums, des salles au service de la communauté, des agoras, des lieux et des plateformes d’échanges physiques et numériques.

Plus que jamais dans leur histoire, les bibliothèques sont aujourd’hui mobilisées par cette catégorie de services à la communauté qui concerne la sphère publique. Cette fonc­tion de soutien à la sphère publique, dans une perspective durable, passe par l’achèvement d’un projet de développe­ment de la collectivité territoriale et par la génération d’un sentiment d’appartenance (Sense of Place).

La bibliothèque tiers-lieu désigne ce système social lorsqu’il a réalisé cette fonction de soutien à la sphère publique permettant l’émergence des propriétés comme «être démocratique» ou «être une communauté» ainsi que des expériences associées au sentiment d’appartenance qui caractérise ce dernier à l’aide de certaines qualités spéci­fiques définies par Oldenburg.

The Sense of place

Plus particulièrement, dans le registre des défis, et parallè­lement des grandes tendances, que McCook identifie pour la bibliothèque publique du XXIe siècle, on souligne celui qui consiste à créer le sens d’une place (Sense of Place – SOP) dans le contexte du régionalisme.

Le sens d’une place ou le sentiment d’appartenance est «la somme de toutes les perceptions - esthétique, émo­tionnel, historique - qu’un lieu, ainsi que les activités et les réponses émotionnelles associés à ce lieu, suscitent chez les personnes». Selon McCook, la bibliothèque publique pro­cure le sens d’une place, un sentiment d’appartenance qui transcende les nouveaux développements impersonnels, les lieux commerciaux, etc., et qui aident la communauté à préserver son identité et son caractère distinctif. L’emphase actuelle sur le développement durable et sur la croissance des communautés plus viables «encourage la création d’espaces publiques qui sont de véritables places communautaires».

Ces véritables places communautaires auxquelles la com­munauté aspire constituent des tiers-lieux:

«La bibliothèque constitue un véritable «tiers-lieu» – tel qu’Oldenburg (2001) le caractérise – qui n’est ni la maison et ni le travail ou les gens se rassemblent. Alors que certaines bibliothèques valorisent davantage ce rle que d’autres, l’intérêt de l’urbanisme pour les communautés vivantes avec l’accent mis sur des environnements propices à la marche et des espaces civiques accommodants, capitalise sur ces aspects de la bibliothèque publique qui procurent un senti­ment d’appartenance.3»

Et le défi, ultimement, consiste non seulement à réussir l’émergence d’un troisième lieu, comme marqueur identitaire, mais aussi à le transcender en prenant part à des initiatives qui dépassent les limites de la communauté. En d’autres termes, il s’agit de concilier un projet local dans une perspec­tive globale. A cet égard, la longue tradition des bibliothèques en matière de réseau, de collaboration, de partenariats, favo­rise ce passage et la réalisation de cet équilibre.

Les critiques du tiers-lieu

On discerne plus clairement, à la lumière de la théorie bibliothéconomique, le rle que tient le concept de tiers-lieu en tant que système social avec sa structure de services orientée vers le soutien à la sphère publique. C’est un rle relativement plus circonscrit en définitive qu’il n’y paraît si on considère le tapage qui l’entoure et l’attention médiatique dont il est objet. Mais cette fonction joue néanmoins un rle significatif.

On peut reconsidérer, dans ce contexte, les critiques adres­sées au concept de bibliothèque tiers-lieu.

Comme le fait remarquer notamment Mathilde Servet, on peut questionner la relation entre la bibliothèque troisième lieu et l’importance que prennent les techniques de marketing dans la définition de ce modèle. Le projet de bibliothèque troisième lieu est souvent réduit à «présenter un cadre pour la mise en valeur des collections, dans une enveloppe attrayante et stimulante», dit Servet. Et alors, on finit par se demander : est-ce que le projet de bibliothèque est en train de devenir un projet d’aménagement et d’infodivertissement? Ne finit-on pas par ressentir le vide quant au projet lui-même, alors qu’il s’agit de s’impliquer dans toutes les problématiques (chmage, immigration, analphabétisme, fracture numérique, etc.) et aux enjeux liés à la transmission des savoirs pour lesquels bibliothèque est interpellée ? Est-ce que la bibliothèque troisième lieu, dans ce contexte, représente un modèle adéquat pour répondre à ces besoins?

D’abord, on a parfois entendu Patrick Bazin, notamment lors du dernier Congrès des Milieux Documentaires, affirmer que le modèle de la bibliothèque tiers-lieu faisait «l’impasse sur le savoir».

En effet, la bibliothèque tiers-lieu n’avance pas de pro­position sur des contenus de connaissance. En revanche, ce reproche n’est peut-être pas légitime dans la mesure o le concept de tiers-lieu ne prétend pas décrire, comme on l’a vu, des conseils pour l’aménagement intérieur qui ne saurait contribuer à un projet de savoir, mais bien des conditions pour la mise en place d’un système social orienté vers le soutien de la sphère publique.

En d’autres termes, ces conditions ne prescrivent pas une programmation au plan des contenus, qu’elle soit liée au savoir ou autres, qui soit déterminés: on comprend plutt que les contenus dans un projet de bibliothèque tiers-lieu sont plani­fiés en collaboration avec la communauté suivant ses besoins et ses aspirations. ce titre, la bibliothèque tiers-lieu constitue plutt une méta-programmation dans une finalité sociale.

Cette indifférence par rapport aux contenus spécifiques des projets, pour autant qu’ils soient des projets d’habilita­tion des communautés, signifie qu’il est improbable de parler, ainsi qu’on l’a entendu parfois, de «quatrième lieu». Le qua­trième lieu serait un espace muni des qualités du tiers-lieu, mais avec un mandat éducatif, par exemple, plus explicite. Il n’y a pas de quatrième lieu mais un tiers-lieu investi par un projet éducatif.

Le concept de tiers-lieu est plastique en regard du projet qu’il structure : on aura un tiers-lieu d’éducation, un tiers-lieu de travail, un tiers-lieu de création selon les demandes de la communauté participante.

Mais il faut reconnaître toutefois que l’influence de l’uni­vers marchand et de l’approche marketing dans l’environne­ment des bibliothèques donne parfois l’impression que la théorie du tiers-lieu a été coupée de ses racines sociales et s’est allégée au point de se résumer à quelques directives d’aménagement.

Dans le contexte actuel, et avec l’importance croissante accordée au développement durable, l’idée de revendiquer un tiers-lieu durable est probablement une avenue promet­teuse qui permettrait d’injecter du social dans cette concep­tion et d’atténuer l’emprise d’un discours sur la marchandi­sation.

En adoptant cette perspective, l’idée n’est pas de renoncer au modèle avantageux de la bibliothèque tiers-lieu, mais de le structurer en l’inscrivant dans la démarche d’un dévelop­pement plus viable, fondée sur la participation des citoyens, en fonction duquel les propositions de services, de design et d’aménagement sont négociées. Les bibliothèques publiques de Montréal explorent cette approche qui trace la voie, par le biais du design participatif, pour l’élaboration d’un projet orienté vers la médiation, la création et la collaboration avec la communauté.

Le tiers-lieu durable et le living lab

Enfin, une des voies qui est considérée pour favoriser le design participatif en bibliothèque est celle du living lab. Wikipédia4 définit le living lab comme suit:

«Un laboratoire vivant (living lab) est un concept de recherche. Un laboratoire vivant est un écosystème d’inno­vation ouverte centré sur l’utilisateur, opérant souvent dans un contexte territorial (par exemple une ville, une aggloméra­tion, une région), qui intègre dans un partenariat public-privé des recherches et des innovations. Le concept est fondé sur une approche systématique de co-création d’utilisateurs qui intègre les processus de recherche et d’innovation. Ces der­niers sont intégrés par la co-création, l’exploration, l’expéri­mentation et l’évaluation d’idées innovantes, de scénarios, de concepts et d’artefacts technologiques qui y sont liés dans les cas de la vie réelle. Ces cas impliquent des communau­tés d’utilisateurs, non seulement en tant que sujets obser­vés, mais également en tant que source de création. Cette approche permet à toutes les parties prenantes de considérer concurremment à la fois la performance globale d’un produit ou d’un service et son potentiel d’adoption par les utilisa­teurs. Ces considérations peuvent être mises en pratique à une étape antérieure de la recherche et du développement et à tous les éléments du cycle de vie d’un produit, du design jusqu’au recyclage.»

L’idée d’associer la bibliothèque et le living lab n’est pas inédite. Certaines réflexions sur l’avenir de la bibliothèque ont déjà esquissé cette proposition:

« quoi ressemblera la bibliothèque du futur, disons, en 2017? Peut-on encore l’appeler une «bibliothèque»? Les par­ticipants ont réfléchi sur cette identité changeante de la biblio­thèque. Plusieurs conférenciers ont employé le terme «labora­toire vivant», o la bibliothèque est vue comme un laboratoire vivant – un laboratoire – au milieu d’environnements urbains. On a présenté le rle principal de la bibliothèque comme étant un lieu de rencontre pour les gens. Toutefois, on a longue­ment discuté sur la manière dont ce lieu de rencontre doit être défini. La bibliothèque future devrait être un lieu virtuel, social aussi bien que physique pour les résidents qui veulent se ren­contrer et qui désirent également fréquenter la littérature, les technologies de l’information et les loisirs – les activités indi­viduelles en compagnie des autres5

Il s’agirait alors d’aborder la bibliothèque comme un pro­cessus vivant qui se crée à travers les usages bien en amont du lieu bâti. Car le tiers-lieu durable commence dès l’idéation et la conception en se fondant sur une culture ouverte, inté­grant des acteurs de divers horizons et des usagers, puis tout au long de la programmation, du design jusqu’à son opération et quelle que soit sa durée de vie. Car on ne construit pas seulement un bâtiment, on fabrique du sens et des biens com­muns dans une sphère publique. Dans ces termes, le tiers-lieu n’est pas une marque ni un autre catalogue d’Ikea.

Bibliographie

Patrick Bazin. La bibliothèque au XXIe siècle – savoir et technologies, Congrès des Milieux Documentaires, 6 novembre 2012.

De la Pena McCook. Introduction to Public Librarianship. Neal-Schuman Publishers, 2007.

Ray Oldenburg. The Great Good Place: Cafes, Coffee Shops, Bookstores, Bars, Hair Salons, and Other Hangouts at the Heart of a Community. Da Capo Press, 1999.

Mathilde Servet. La bibliothèque troisième lieu, vers une redéfinition du modèle de bibliothèque. Argus. 2011, 2.

 

Bibliothèque (s):

revue de l’Association des bibliothécaires de France. 2012, dec., 14-18

Notă

Acest articol este o variantă rescrisă de autor pentru publicația La bibliothèque comme troisième lieu durable („Biblioteca ca spațiul al treilea durabil”), publicat în revista Argus, toamna 2011, vol. 40, nr. 2, disponibil pe internet: : cbpq.qc.ca/publicati0ns/argus/v0tume-4o-numero-2.

Argus este o publicație a Corporației bibliotecarilor profesionali din Quebec cu o apariție de trei numere per an de studiu, un tiraj de 1000 de exemplare, distribuite membrilor Corporației, instituțiilor prin abonare. Redactori-şefi: Ioachim Luppens și Maude Laplante-Dubé. Publicația este disponibilă online, oferind acces gratuit numai pentru cîteva articole. Revista publică texte la teme legate de formare, rolul, statutul și condițiile de lucru ale bibliotecarului, noutăți tehnologice, necesitățile utilizatorilor, noi servicii și produse documentare, noi orientări în cercetarea biblioteconomică și în științe ale informării.

URL : www.revueargus.org

1 www.goodreads.com/book/show/4119. The_Great_Good_Place

2 The Great Good Place, Marlowe & Company éd., (rééd. de 1991), Préface, р. XXIV-XXV.

3 pp. 295-296.

5 Voir sur le site de la Bibliothèque central de Helsinki, l’article « Future library - a fascinating mystery ».

Marie D. MARTEL,

direction associée des bibliothèques de Montréal,

auteur du blog Bibliomancienne, Canada